Le fils du fusillé (extrait)

Le fils du fusillé

Avertissement

Ce récit est une œuvre de fiction. Cependant, il fait référence à l’une des histoires de “ fusillés pour l’exemple ”, événements tragiques de la Première Guerre mondiale.
L’auteur ne fait pas un travail d’historien et ne prétend pas l’être. Prenant la liberté de changer les noms des personnages et des lieux, il propose juste à travers ce roman de rendre un modeste hommage aux “ Martyrs de Vingré ” : six poilus, le caporal Paul Henry Floch et les soldats Jean Blanchard, Francisque Durantet, Pierre Gay, Claude Pettelet et Jean Quinault qui appartenaient au 298e RI, connus pour avoir été fusillés pour l’exemple le 4 décembre 1914, et réhabilités par la Cour de cassation le 29 janvier 1921.

le fils du fusillé, roman de jean-pierre barréVictorine avait de la chance, elle pouvait choisir elle même son futur mari. Elle échappait à un mariage arrangé qui, dans le monde rural de cette fin du XIXe siècle, demeurait souvent l’usage.
Elle était fille unique. Clément et Henriette, ses parents, exploitaient une fermette située à l’entrée de Mezay sur Loire, petite commune de la Touraine. Modestes métayers, sans histoires, ils ne faisaient jamais parler d’eux. Le couple louait leurs fonds de terre au châtelain du village.
Hector Meunier, son futur conjoint, était d’origine tout aussi humble. Il vivait avec Joseph, son père, dans le bourg voisin. Le garçon n’avait jamais connu sa mère, morte en couches. Il avait été élevé par une tante, dont le mari avait péri au cours d’une vaine charge des cuirassiers français sur Morsbronn où ils avaient été anéantis. Elle habitait à proximité et Hector avait passé sa jeunesse à naviguer d’une ferme à l’autre jusqu’à ne plus savoir où était son véritable logis.
L’été précédent, les deux jeunes gens avaient fait connaissance au traditionnel bal du 14 juillet. Jolie fille, Victorine avait été l’objet de la convoitise des infatigables danseurs et elle n’avait pas manqué de cavaliers. Hector, patiemment, avait attendu son tour pour la faire valser. Lorsqu’elle s’était retrouvée dans ses bras, elle avait été contrainte de s’agripper à lui afin de ne pas perdre l’équilibre. Il la dépassait d’une bonne tête et, du haut de son mètre cinquante, elle s’efforçait d’atteindre son épaule. Son frais minois, rehaussé d’une délicieuse bouche, minuscule, aux lèvres fines, avait étourdi la raison du solide Hector. Les dernières notes envolées, Victorine et Hector ne semblaient pas vouloir se séparer. Le visage de la demoiselle d’ordinaire si gai et riant était devenu grave. Elle avait gardé la main du jeune homme dans la sienne.

Les jours qui avaient suivi, il n’avait fallu guère de temps à Henriette pour se rendre compte que quelque chose avait changé chez sa Victorine. Même les chèvres dont la jeune fille avait la charge auraient pu le dire ! Elle s’était bien gardée d’en parler à son mari qui, le pensait‑elle, n’aurait pas compris.

Les doutes de sa mère s’étaient confirmés le dimanche suivant lorsque, contrairement à son habi­tude, Victorine avait annoncé à ses parents qu’elle partait se promener avec sa chienne.

Depuis que Clément avait fini par céder à la pres­sion des deux femmes, sa fille avait l’autorisation de sortir, avec deux amies de son âge, pour son jour de repos, mais seulement l’après‑midi. Les demoiselles s’étaient empressées de fréquenter les bals des nom­breuses fêtes alentour, jusqu’à ce fameux 14 juillet !

— Vous n’allez pas danser aujourd’hui ? s’était renseignée Henriette.

— Non, avait été la réponse laconique de Victorine, rougissante.

Fine mouche, Henriette l’avait laissée quitter la ferme pour, en toute discrétion, constater qu’elle pre­nait la route de Neuillé‑sur‑Racan. Ce petit manège s’était reproduit les dimanches suivants. La mère était d’autant plus intriguée qu’avant chaque promenade, sa fille enfilait la tenue qu’elle lui avait fait bâtir par la couturière du village à l’occasion de la fête natio­nale. La mise était modeste, loin des froufrous et falbalas de la mode féminine. C’était une simple robe en coton imprimé à fleurs. « Mais tout de même, avait‑elle pensé, pour aller dans la campagne ! »

Henriette ne lui avait rien dit, mais s’était promis qu’à la première occasion elle la sonderait habile­ment. Quant à Clément, sans que l’ombre d’un soupçon ne l’ait gagné, la voyant ainsi partir, il lui avait demandé en s’esclaffant : « Te voilà bien belle pour aller te promener. Qui espères-tu rencontrer dans les champs ?

Pour Hector, le grand jour était arrivé. Depuis le début de la matinée, il tournait en rond dans la cour de la ferme. Le moment était venu où, accompagné de son père, il devait faire sa demande officielle auprès de Clément et Henriette. De la Chancelière à Mezay‑sur‑Loire il n’y avait pas beaucoup de chemin. Hector avait attelé Mouton au boquet avant d’aller s’habiller comme pour un dimanche. La petite voiture hippomobile ne servait qu’en de rares occasions et pour la circonstance le jeune homme avait tenu à la dépoussiérer. Avant de se mettre en route, Hector, sous l’œil amusé de Joseph, s’était assuré auprès de sa tante, qu’il présentait convenablement. Celle‑ci l’apaisa lorsqu’il s’empara des rênes : « T’es l’plus beau ! »

Ainsi tranquillisés le père et le fils prirent la direction du village voisin. Mouton n’aimait pas aller au trot, aussi avaient-ils décidé de partir en avance. Henriette avait fixé la visite sur le coup de midi, au retour des champs de Clément. La métairie en vue, le cœur d’Hector se serra. « Je ne suis pourtant plus un gamin » pensa‑t‑il en son for intérieur un peu désappointé de perdre ainsi son aplomb. Les aboiements des chiens venant à leur rencontre les accompagnèrent dés franchis les premiers mètres du chemin qui conduisait à la fermette. Clément et Henriette attendaient sur le seuil de leur porte. Clément gueula un bon coup après les clébards pendant qu’Hector attachait Mouton à la barrière d’entrée. Son père était descendu et se dirigeait vers le couple. Clément l’accueillit à bras ouverts :
— Comment va l’Joseph ?
— Comme un jeune, s’amusa celui‑ci.
— Tu parles, t’es d’la classe ! rétorqua Clément en lui envoyant une claque dans le dos.
Tandis que les deux hommes, bras dessus, bras dessous, pénétraient dans la maison, ce fut Henriette qui alla à la rencontre d’Hector :
— J’suis ben contente de t’voir, lui confia‑t-elle en se hissant sur la pointe des pieds pour l’embrasser.
Hector sentit ses joues rougir comme sa future belle‑mère le prenait par le bras pour le faire entrer à la suite des deux hommes. Il jeta un coup d’œil circulaire à la pièce, espérant apercevoir Victorine, mais la jeune fille n’était pas là. Clément s’installa en bout de table et pria ses hôtes de l’imiter en montrant les bancs de chaque côté. Sans attendre, Henriette avait sorti trois verres et, après les avoir consciencieusement remplis à ras bord, avait laissé la bouteille de vin à proximité de son mari et s’était assise sur la chaise près de la cheminée. Avant de trinquer, Clément, l’air sombre, s’adressa à Hector :
— Dis donc, mon gars, d’mon temps, les fréquentations étaient ben plus longues !
Hector n’avait pas envisagé que la rencontre prenne cette tournure. Muet, il chercha le regard de son père et y décela une lueur qui le réconforta un peu. Dans son coin, Henriette semblait absorbée par le rembobinage d’une pelote de laine. Joseph rompit le silence qui devenait de plus en plus pesant pour le jeune homme :
— Clément, je suis venu te demander la main de ta fille pour mon fiston.
— Qu’est‑ce qu’ten dis la mère ? interrogea Clément en se retournant vers sa femme.
— Fais donc pas mariner c’pauv’garçon.
— Alors, affaire conclue, s’esclaffa Clément en ajoutant, enfin si la pt’ite veut ben ! Va la chercher, lança-t-il à Henriette en accompagnant ses paroles d’un léger geste de la main. Délaissant sa pelote, elle se leva et s’apprêta à quitter la pièce. Au passage, elle prit Hector par la manche : « Viens avec moi », lui glissa-t-elle dans un sourire confiant.
Le garçon ne se fit pas prier et suivit sa future belle‑mère. Ils n’eurent pas loin à aller, Victorine attendait près de là et, à la vue d’Hector, elle se précipita dans ses bras et l’embrassa sans la moindre gêne devant sa mère qui se détourna, puis regagna l’habitation. Les jeunes gens restèrent enlacés un long moment avant de se décider à rejoindre leurs parents. L’affaire était entendue. Les deux pères avaient choqué leurs verres pour sceller leur accord.

La perpétuelle bonne humeur, l’entrain et la gentillesse d’Hector le firent admettre sans difficulté dans ce qui allait devenir sa belle‑famille. Comment, dès leur première rencontre, Victorine aurait‑elle pu résister au charme de ce beau moustachu qui paraissait aussi inébranlable qu’un rocher ?

Certaines d’un amour réciproque, les deux familles décidèrent de marier Victorine et Hector avant l’été 1898. Sans plus tarder, les bans furent placardés sur le mur de l’hôtel de ville. Le dimanche suivant à la grand-messe de onze heures, pour ne pas être en reste, le prêtre annonça en chaire l’heureuse nouvelle.

Les préparatifs de la noce pouvaient débuter…


Pour les jeunes amoureux, ce ne fut qu’après de longues semaines d’une impatiente attente que le jour tant espéré arriva. La veille, Hector était allé dormir chez une voisine à proximité de la ferme des parents de Victorine. Mais le sommeil l’avait fui et il n’avait guère pu fermer l’œil de la nuit. Tôt le matin, n’y tenant plus, il se pressa pour se rendre au domicile de son père, Joseph, qui s’apprêtait à se mettre sur son trente et un pour l’occasion. Excité, le jeune homme ne put attendre qu’il ait fini de se préparer et partit pour la maison de sa promise où il parvint en avance ! À peine pointa t il le bout de son nez dans l’entrée qu’il fut aussitôt refoulé. Pas question de voir la future mariée ! Docile, il patienta debout sur le pas de la porte.
Au fur et à mesure, les convives arrivèrent pour les uns seuls, pour d’autres en groupe, au domicile de Clément et Henriette. Le père d’Hector ne tarda pas à rejoindre les premiers invités.

Après de longues et bruyantes embrassades, le cortège nuptial, à l’initiative des témoins, se forma pour se rendre à la mairie. En tête, cramponnée au bras paternel, Victorine, la chevelure parée d’une couronne de fleurs d’oranger, était d’une rare beauté dans sa robe blanche. Les garçons et les demoiselles d’honneur les suivaient avec la jeunesse et tous les participants de la fête. Les parents de Victorine avaient aidé à l’achat des habits de noce du futur marié. Ses moyens financiers étaient restreints, et, pour son père, les dépenses occasionnées par cette fête étaient un sacrifice consenti, mais lourd. Ce fut ainsi que, fier et droit, en redingote et haut de forme, Hector fermait la défilade, accompagné par sa tante qui s’agrippait à son bras. Le long du parcours, de nombreuses femmes de Mezay sur Loire attendaient depuis longtemps. Pour rien au monde, elles ne voulaient rater le passage de la prochaine épousée.

Dans le bâtiment municipal, la salle des mariages était comble. Le magistrat en tenue d’apparat se réjouit d’unir la fille d’un de ses concitoyens au fils du père Meunier qui, bien qu’il ne résidât pas dans le village, jouissait d’une bonne réputation. Les futurs époux prirent place au centre, derrière la grande table ovale, leurs témoins à leurs côtés. Après la lecture de l’acte solennel, deux « oui » assurés clôturèrent la cérémonie civile. Le maire complimenta les nouveaux mariés et fit l’éloge de leurs familles respectives.
Après la célébration officielle à la mairie, le cortège se reforma et prit la direction de l’église. Hector et son père auraient volontiers supprimé cet usage, mais c’était hors de question, Henriette et Clément y tenaient plus que tout. Croyants et pratiquants, ils avaient toutefois choisi une cérémonie sobre et discrète afin de respecter les idées de leur futur gendre.
Le cortège se rendit à l’église pour l’échange des anneaux conformément au rite habituel. Le curé de la paroisse était radieux. Sa mine épanouie disait sa satisfaction d’accueillir celle qu’il avait baptisée et vue faire sa communion solennelle. Le service religieux se déroula dans l’allégresse. La messe chantée réjouit toute l’assistance y compris le père et le fils Meunier qui apprécièrent l’ambiance décontractée de la célébration. Une musique d’espérance et félicité mit fin à la cérémonie. Tous les amis venus participer à l’office s’approchèrent de l’autel dans le but de complimenter Victorine et Hector qui rayonnaient de bonheur. Un garçon d’honneur avait glissé une bonne pièce au carillonneur qui frappa sur la cloche avec des maillets de bois, accompagnant la sortie des mariés d’une joyeuse sonnerie. Les enfants de chœur ne furent pas oubliés, pour eux aussi, c’était la fête ! Une pluie de grains de riz, censés leur porter chance, s’abattit sur les nouveaux époux. Victorine serrait fort la main de son Hector qui allait de l’un à l’autre. Il tenait à adres¬ser un petit mot à chacun, sans négliger personne. La distribution des dragées commença pour la plus grande joie des gamins du village qui attendaient avec impatience la fin de la cérémonie.

Comme il était de tradition pour un mariage paysan, la noce devait être couronnée par de joyeuses agapes. Une des granges du domaine avait été gracieusement mise à la disposition des parents de Victorine par les châtelains. La veille, une immense table avait été dressée et les murs avaient été tapissés de draps blancs ornés de fleurs.
Le déjeuner se déroula dans une folle ambiance, les familles se connaissaient et s’appréciaient. Par avance, tous les verres avaient été remplis du savoureux vin que le père de la mariée avait entreposé dans sa cave en vue du grand jour. Le menu était alléchant. Après la galantine de volailles et le civet de lapin, les invités dégustèrent un filet de bœuf avant de s’attaquer au gigot d’agneau accompagné des traditionnels flageolets. Une fraîche et croquante salade permettait de se préparer pour les desserts.
Victorine et Hector, qui trônaient à la place d’honneur, étaient aux anges de voir parents et amis profiter des mets et du jus de la treille ! Les conversations ne tardèrent pas à s’animer. Les plaisanteries, pas toujours du meilleur goût, fusaient. Avec la pudeur des femmes qui avaient reçu une éducation stricte, la maman de Victorine faisait semblant de ne pas entendre les remarques graveleuses. Les chants succédèrent aux rires.
Il n’était pas loin de six heures du soir lorsqu’après le café, les derniers verres de liqueurs furent bus. Les anciens se levèrent avant d’aller s’asseoir sur les bancs disposés à l’ombre des grands arbres. Les premières notes de musique retentirent. Toute la jeunesse, précédée par les mariés, se précipita pour aller danser. Un préposé à la batterie accompagnait l’accordéoniste chargé d’assurer le bal. Pendant ce temps, toutes les femmes sans exception, mariées ou veuves, s’affairaient pour débarrasser, nettoyer la vaisselle et dresser une nouvelle fois les tables pour le dîner. Les familles n’avaient pas les moyens de procéder à la traditionnelle louée de domestiques qui se pratiquait sur les champs de foire à la Saint-Jean ou Saint-Michel.

Lorsqu’elles eurent terminé, les femmes purent esquisser quelques pas de danse avec leurs hommes. La nuit était tombée quand le dîner fut servi. De nouveau, un copieux menu avait été concocté. L’inévitable potage précéda les bouchées à la financière, suivies du saumon puis des viandes. Veau, salmis de canards, dindonneaux ne laisseraient personne avec la faim. La salade, la pièce montée et quelques desserts variés ravirent ceux qui avaient encore un petit creux.

Sitôt la fin du dîner, les hommes s’éloignèrent pour fumer et permettre aux jeunes de sauter et danser. Certains maris tentèrent de tromper la vigilance de leur épouse et se regroupèrent avec la ferme intention de vider quelques chopines supplémentaires. Le maire et tous les notables étaient de la noce et participaient au bal champêtre qui suivait le souper. Pour sa part, monsieur le curé prétexta sa première messe du lendemain matin pour s’éclipser dès les premières notes de musique. Les mariés ouvrirent la sauterie. Victorine, légère et gracieuse, entraîna Hector sous les applaudissements des convives.

La soirée était avancée lorsque la traditionnelle jarretière, symbole de virginité et de mystère, fut mise en vente par les garçons d’honneur. Dans un joyeux chahut, les hommes donnèrent de l’argent pour que la robe de la mariée monte le plus haut possible, alors que les femmes en versaient afin qu’elle redescende. Un vieil oncle, heureux veinard, finit par l’emporter et lui revint le privilège, et le plaisir, de retirer la jarretière de la cuisse de Victorine sous les regards envieux et les encouragements de l’assistance. Hector l’observait, et s’en amusait, le pécule amassé trouverait son usage rapidement. Ce rite accompli, les festivités se poursuivirent.

Aux premières lueurs du jour, les musiciens étaient gagnés par la lassitude, tandis que la jeunesse voulait continuer de danser. Les dernières notes éteintes, chacun retourna chez lui, harassé par une si longue journée.

L’inoubliable fête se prolongea le jour suivant. Au petit matin, les jeunes de la noce, toujours éveillés, bien que fatigués, s’en allèrent trouver les mariés au lit. Ceux ci avaient été hébergés chez une amie de la famille de Victorine. Un vase de nuit qui contenait un mélange de vin pétillant et de chocolat leur fut présenté et ils durent, à tour de rôle, goûter à la mixture peu ragoutante. L’usage de la rotie était respecté.
En fin de matinée, une bonne partie des invités furent de retour afin de finir les restes.
Le repas terminé, les jeunes jouèrent quelques farces. Entre autres, ils rassemblèrent tous les balais qu’ils purent trouver au domicile des parents de la mariée. Comme le voulait la tradition, ils en brulèrent les manches, car il n’y en avait plus besoin pour chasser les galants indésirables. Victorine était la seule fille célibataire de la famille !
Ainsi s’achevaient deux mémorables journées…


Les festivités oubliées, il était temps pour Victorine et son mari de poursuivre leur labeur quotidien. Avant leur union, les futurs époux étaient convenus de s’établir chez Joseph, le père d’Hector. Celui ci exploitait avec un bail à métayage une fermette de la Touraine. À Neuillé sur Racan, l’exploitation dépendait du manoir perdu au milieu d’un grand parc situé à la limite de la commune. Les châtelains y résidaient toute l’année. Ils jouaient, auprès des habitants de la localité, le rôle de conseils et souvent d’écrivain public. Le progrès entrait en premier au château, et les propriétaires ne rechignaient pas à en faire bénéficier leurs fermiers ou leurs métayers.
L’âge et la solitude ne permettaient plus à Joseph d’assurer seul la production. Son fils se préparait à prendre la relève. La tâche allait être rude pour le couple, car les moyens manquaient. Le domaine n’était pas important et offrait tout juste de quoi survivre.

La fermette où les jeunes mariés venaient de s’installer était perchée sur une butte qui longeait la voie ferrée. Elle surplombait la gare de Neuillé sur Racan située à la sortie du village. Un raidillon permettait d’y accéder à pied depuis la route. Trop escarpé pour les vélos, ceux ci restaient dans le fossé ou le long de la haie d’épines qui bordait le chemin. Pour Mouton, l’irremplaçable cheval attelé à la charrette ou au tombereau, il n’y avait pas d’autres solutions que d’effectuer un large détour pour parvenir à la seule construction de l’exploitation. Celle ci était protégée par un énorme tilleul dont la branche principale servait de support à une balançoire, unique jeu de l’endroit.
Le bâtiment était composé de deux pièces d’égales dimensions. Dans la première, une grande table en bois, poussée le long du mur dans la journée, faisait face à l’indispensable cheminée allumée toute l’année. Dans le fond, le lit de Joseph se trouvait à côté de l’armoire qu’il avait reçue en cadeau de noces.

Dans la pièce, il flottait les effluves des fromages de chèvre qui séchaient en hauteur sur les étagères. Dans un coin, le bac d’évier s’écoulait directement à l’extérieur dans la gamelle du chien de garde. Des bouteilles, de vin pour les deux hommes, de cidre pour Victorine, ainsi que des verres sales, garnissaient la table. Chaque membre de la famille avait son gobelet attitré. Le seul décor, hormis les nombreux rouleaux de papier attrape mouches qui descendaient du plafond, était le portrait de Joseph, en tenue militaire, qui trônait au beau milieu du mur. Non loin, était accroché un petit crucifix de laiton doré avec son brin de buis, modeste héritage que Victorine avait reçu après la mort de sa grand mère.

La pièce d’à côté servait de chambre à coucher pour les jeunes mariés. Un grand lit, deux énormes armoires et une machine à coudre, autre héritage, complétaient le mobilier. Certes, le confort était rudimentaire, mais tous s’y sentaient bien et chacun trouvait sa place.

Toutes les parties annexes de la ferme avaient été creusées dans le tuffeau. L’écurie de Mouton, la réserve de maïs et de grains, l’étable avec les trois vaches, la soue à cochons, le pressoir, les caves… tout était excavé dans la roche. Une petite grange, qui servait d’abri aux deux chèvres et à la basse cour, était adossée à l’arrière de la maison. Sa porte, faite de planches de bois maintenues par des traverses clouées, était si légère qu’on se demandait par quel miracle elle tenait.

Les premières années s’annonçaient pénibles pour les jeunes mariés qui, à force d’obstination et de sueur, firent quelques économies. Elles furent utilisées pour l’achat de bêtes supplémentaires et l’acquisition de nouveaux matériels qui faciliteraient le travail. Hector et Victorine n’étaient pas malheureux, leur amour réciproque leur donnait la force et le courage indispensables. Bien sûr, ils étaient en métayage, les bâtiments et les terres appartenaient au manoir. Avec beaucoup de ténacité et de sacrifices, le couple espérait, au fil des années, acquérir quelques parcelles qui seraient enfin à eux.

Ce relatif bonheur fut entaché par la disparition brutale de Clément, le père de Victorine.
Un matin, il profita de l’annonce de quelques jours de beau temps pour atteler Caramel, son lourd cheval de trait à la robe marron clair, et s’en aller faucher et faner une parcelle. La lune était favorable ! Le travail terminé, Clément décida de rentrer le foin au plus vite. Il ne voulait pas tarder, par crainte d’un changement de météo.

Pour éviter un voyage supplémentaire, la voiture fut remplie au dessus des ridelles. Caramel, le valeureux cheval, peina à tirer le fardeau pour sortir du champ. Sur le chemin, sa tâche fut plus aisée. Le charretier marchait au côté de son percheron et l’abreuvait de paroles encourageantes. Une partie délicate à passer restait le sentier en surplomb, légèrement en pente. Il était très difficile au cheval de retenir le poids du chargement si bien qu’au dernier virage, malgré tous ses efforts, Caramel ne put maintenir l’équilibre précaire de la fourragère. Elle tomba en contrebas, entraînant la bête dans sa dégringolade. L’animal, une jambe brisée, ne pouvait se relever seul. Quant à Clément, le malheureux charretier qui n’avait pas voulu lâcher les rênes, il se trouva engagé entre les roues. La chute était tellement catastrophique que toute la gerbière pesait sur sa poitrine. Le poids était insupportable et le père de Victorine fut secoué par des râles affreux et rauques.

À la ferme, un jeune saisonnier attendait leur retour afin d’aider au déchargement. Il s’inquiéta de l’inhabituel retard et décida de s’en aller à la rencontre de l’attelage. Ce fut lui qui, le premier, découvrit le drame. Affolé, il courut au manoir à la recherche de secours. Sans tarder, quelques hommes se rassemblèrent et se dirigèrent vers le lieu de l’accident à la suite de l’ouvrier agricole.
Sur place, ils essayèrent de tirer le malheureux charretier de sa mauvaise posture, mais en vain. Il s’avéra impossible de le dégager autrement qu’en soulevant la voiture par le dessous. Pour cela, il fallait vider le chargement, ce que les renforts sollicités et vite arrivés s’empressèrent de faire. La fourragère remise sur ses roues, on ne put que constater la mort de Clément. Quant au malheureux Caramel, il n’y eut pas d’autre solution que de l’abattre.

Le corps de la victime fut ramené à la ferme. Ce fut au châtelain que revint la pénible corvée d’annoncer la terrible nouvelle à Henriette et sa fille.
Dans le bourg, on aperçut monsieur le curé partir donner le bon Dieu. Devant lui, un enfant de chœur tenait la croix et agitait une clochette d’argent. Au passage, les villageois s’arrêtaient de travailler, d’autres s’agenouillaient et se signaient. Tout le monde était déjà au courant.
À l’intérieur de la maison du défunt, des femmes du village, voisines ou proches, se relayèrent pour veiller le mort qui reposait dans sa chambre. Toutes parlaient à voix basse. Elles tentèrent de réconforter Victorine accourue sur place qui, très attachée à son père, fut durement éprouvée par cette tragédie.
Hector avait arrêté l’horloge et Victorine s’était chargée de voiler les glaces. Le jour même, le défilé des visiteurs commença. Près du lit, un récipient avec de l’eau bénite avait été déposé. Chacun aspergea le défunt avec un rameau de buis, avant de se signer. Puis ce furent de brefs instants passés à murmurer des patenôtres devant la dépouille avant de revenir à la cui¬sine où un café leur fut servi. Pas de phrases inutiles ni de mots superflus, tous prenaient conscience du vide que laissait le défunt.

Les obsèques de Clément, auxquelles à de rares exceptions, tous les adultes valides de Mezay sur Loire participaient, se déroulèrent dans un profond recueillement. De nombreux amis du disparu, remplis de chagrin, témoignèrent et apportèrent leur soutien moral à la veuve et à sa fille. C’était un mari et un père apprécié et res¬pecté.
L’heure de la cérémonie était arrivée. Henriette et Victorine suivies de la famille sortirent de la maison et se mirent en rang derrière la carriole à cheval qui transportait le cercueil. L’animal avait été étrillé avec grand soin et ses sabots noircis. Rien ne devait briller. Tout au long du trajet, des arrêts avec des prières furent respectés. Au fur et à mesure que l’on approchait de l’église, voisins et amis vinrent grossir le cortège. Les premiers rangs se montraient recueillis. À l’arrière, c’était plus dissipé. On y parlait affaires… ou ragots.
Comme à chaque enterrement, les hommes se regroupèrent sur la place, à l’écart. Beaucoup ne rentrèrent pas dans le lieu saint, ils rejoindraient le convoi funèbre à la fin de l’office. Sur le seuil de l’église, le prêtre accueillit le corps du défunt et tout le monde en place célébra le culte des morts.
La messe dite, le corbillard traversa le bourg, tiré par l’habituel cheval noir, l’un des rares du village à avoir un pas lent et régulier. En un long défilé silencieux, tous se retrouvèrent au cimetière devant la fosse ouverte où dominait l’odeur de la terre qui venait d’être retournée. Le cercueil fut descendu avec lenteur et précaution afin que le malheureux reposât pour l’éternité. Les pleurs témoignaient de la peine que tous partageaient. Face à un destin aussi cruel, le silence et le respect s’imposaient. L’inhumation terminée, beaucoup passèrent se recueillir sur la tombe d’un des leurs avant de présenter leurs condoléances. La cérémonie avait été très pénible pour la fille et le gendre de Clément. Victorine était inconsolable. Hector voyait les larmes rouler sur les joues de sa jeune épouse. Il aurait bien voulu essuyer le bord de ses yeux, mais il avait peur d’être maladroit. Il ne savait pas s’il devait lui parler. Il se contenta de serrer la main de sa femme au plus fort qu’il le pouvait.
À l’heure de la séparation, un grand nombre se retrouva au café pendant que la famille du défunt regagnait la maison mortuaire pour le traditionnel repas d’enterrement.
Après s’être lavé les mains, Hector remit la pendule en marche, Victorine retira les voiles des glaces et tous se mirent à table pour un déjeuner maigre.
Hector était bouleversé par la subite disparition de son beau père. Les mots pour consoler son épouse étaient difficiles à trouver et peinaient à sortir. Pour Victorine, perdre son père de façon si atroce était insupportable. Pour elle, la vie devait continuer. Hector fit de son mieux pour alléger son chagrin et sa femme appréciait ses gestes de réconfort qui en disaient davantage que les paroles.

Pas le temps de s’apitoyer sur son sort, les journées de Victorine étaient bien remplies. Ses nombreuses tâches ne lui laissaient guère de loisirs. L’horrible drame n’était pas encore oublié lorsqu’une naissance s’annonça.
Pour le ménage, les mois d’attente commencèrent. À aucun moment Victorine n’abandonna ses occupations journalières. La vie continuait à la ferme et la jeune femme devait poursuivre son travail comme si de rien n’était. Il y allait de son honneur.
Au moment où le couple fit part de l’arrivée du bébé pour février, les commères n’eurent pas besoin de compter sur leurs doigts pour s’apercevoir que la conception du bambin avait eu lieu avant le mariage. « Ce serait un prématuré ! » s’amusait à répondre Hector à celles trop curieuses.
Pour Joseph qui s’en était remis à la lune et au soleil, pas de doute, c’était un garçon ! Prédiction qu’il confirmait à la vue du teint mat de Victorine.

En février, dans le village, tout le monde railla et plaisanta sur les rumeurs quant aux circonstances du décès de Félix Faure. La mort du président de la République était survenue brutalement !


Pour le couple, les journées se suivaient au gré d’une nature immuable. Tous les matins, c’était la même routine. À la première sonnerie stridente du réveil, Hector repoussait la couette et s’asseyait quelques instants au bord du lit. Cette courte pause lui était nécessaire pour l’aider à sortir du sommeil.
Depuis quelques semaines, le père d’Hector n’était plus le premier levé, comme il avait toujours mis un point d’honneur à le faire. Joseph paressait, le temps que le jeune couple se prépare.
Chaque matin, le premier geste d’Hector était de traverser la pièce, ouvrir les deux battants de la porte et, sans s’éloigner, uriner au grand dam de Victorine qui, chaque jour, lui répétait qu’il pouvait aller plus loin. La vessie vidée, Hector rentrait ranimer le feu qui crépitait doucement dans la cheminée. Pendant ce temps, sa femme se levait à son tour et s’habillait avant d’aller se laver le visage et les pieds dans l’eau de la bassine qu’elle avait tirée du puits la veille au soir. La nuit avait permis que le liquide fût moins froid. Ces gestes rituels de chaque jour, ces habitudes étaient installés et rien ne pouvait les faire changer.

Avec la Chandeleur, la grossesse de Victorine approchait de son terme…

le fils du fusillé, roman de jean-pierre barré, auteur littéraire

 

Photo : carte postale de propagande
Texte intégral déposé en mars 2018
©Barré Jean-Pierre

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