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Occasion unique de découvrir l’histoire de cette jeune femme à travers l’écriture de son journal.

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21 juin 2010 Premier jour de l’été

C’est mon premier jour au Centre de rééducation… Hier, je me suis installée dans ma chambre. J’ai la chance d’avoir une vue magnifique sur un très joli parc. C’est reposant, pourtant je ne sais pas si je vais m’y plaire…
Ce matin, j’ai rencontré l’équipe médicale qui doit me suivre durant mon séjour : le docteur de médecine physique, les kinésithérapeutes (un adjudant et un jeunot !), le responsable de l’appareillage et une infirmière. Ils m’ont tous paru très sympas.
J’ai eu aussi un entretien avec un psy. Il s’est rendu compte que mon moral était au plus bas et m’a conseillé de rédiger un journal… Je n’ai pas osé lui avouer que j’en tenais un depuis des années.
— Écrivez tout ce qui vous passe par la tête, cela pourra vous aider, a-t-il précisé.
Donc, je continue…
Aujourd’hui, c’est  » l’adjudant  » qui s’est occupé de moi.
Ce n’est pas une rigolote !
À part cela, mes moignons, bien que parfaitement cicatrisés, me font encore souffrir. La séance préparatoire pour la phase d’appareillage a été longue et pénible. L’amaigrissement de mes membres inférieurs (enfin, ce qu’il en reste !) oblige à réadapter l’emboîture des prothèses transitoires et tout cela m’a mise de fort mauvaise humeur.
C’est la kiné qui en a subi les conséquences, je ne lui ai guère adressé la parole.

Vendredi 25 juin 2010 – Fin de la première semaine

Je suis contrariée…
Je viens d’apprendre que demain, le jeune kiné, entraperçu lundi matin, s’occupera de moi.
Je ne veux pas changer !
J’en ai touché deux mots à Céline l’infirmière avec qui je m’entends bien.
Elle m’a promis de soumettre mon souhait à la réunion du soir, mais elle m’a précisé que les kinés fonctionnant en  » binôme « , les modifications d’emploi du temps étaient très rares.
Avec Catherine, le courant n’est pas vraiment passé. Elle est efficace dans ses interventions (même si j’ai souvent l’impression qu’elle m’engueule, je n’y prête guère attention, car je crois que c’est sa façon de parler !) et puis c’est une femme !
J’ai consulté mon planning, je dois bien le reconnaître, tout y était exposé en détail.
Demain matin, j’ai piscine libre, puis à 11 h, massage avec… le petit jeune homme !

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Lundi 26 juillet 2010 – Déjà la sixième semaine !

Je t’ai un peu délaissé, journal… Je n’ai pas éprouvé le besoin d’écrire depuis un certain temps. Pourtant cela aurait sûrement favorisé une appréciable détente.
Chaque jour passe avec ses hauts et ses bas. Les soirées restent souvent longues et angoissantes, surtout lorsque je me déshabille… Quelle image mon corps me renvoie !
Non, ce n’est pas possible, je ne peux pas y croire…
Ma tristesse s’accompagne alors de pleurs, d’une prise de conscience du caractère inéluctable de la situation.
J’ai perdu mes deux jambes et je vais devoir « vivre avec ». Il me faut l’accepter. Même s’il est arrivé que j’oublie. Je me souviens qu’à l’hôpital dans les premiers jours suivant l’amputation, j’ai voulu me lever la nuit, j’ai failli tomber du lit, je ne m’étais plus rappelé que je n’avais plus mes gambettes !
Les interminables séances de rééducation sont épuisantes. Je me suis surprise à me montrer agressive envers le personnel qui m’entoure, surtout lorsque je souffre de mes deux membres « fantômes ».
Cette sensation bizarre m’a été patiemment expliquée par Thomas qui me réconforte par ses paroles et ses attentions.
Eh oui, maintenant je l’appelle Thomas !
C’est fou ce que son calme et sa sérénité me procurent un bien-être physique et moral. Je réussis même à lui parler de moi et de mes compétitions sportives d’avant…
J’attends la fin de la semaine avec impatience, mes parents vont venir me voir.

Dimanche 1 aout 2010

Une fin de week-end…
Quel plaisir de retrouver ma famille pour un week‑end (trop court). Nous avons passé un agréable moment ensemble. Ça m’a fait du bien au moral.
Par le plus grand des hasards, nous avons rencontré Thomas.
C’est étrange… Est‑ce sa tenue (il revenait d’une randonnée en montagne ou je ne sais quoi d’autre), mais il me semble avoir découvert une personne différente…
Bien que la rencontre ait été brève, mes parents paraissent l’avoir appréciée.
Ma mère a raison… Il est beau garçon !

Lundi 2 aout – Septième semaine de mon séjour !

Des premières confidences…
Ça y est, moi qui ai décidé de ne pas parler de moi, voilà maintenant que je raconte ma vie à Thomas.
J’ai l’impression qu’il s’intéresse à mon cas. Il est venu me tenir compagnie le week-end dernier alors qu’il se trouvait être de repos. Il m’a fait visiter la cathédrale Saint-François de Sales, la fontaine des Éléphants, malheureusement la crypte de Lémenc étant maintenant fermée aux visiteurs, notre découverte culturelle s’est terminée à la terrasse d’un café…
Au cours de ma première rééducation, lorsque j’ai réussi à me tenir enfin debout toute seule, un élan qui m’a paru irrésistible m’a alors attiré vers mon prothésiste. Le psy m’a expliqué, avec beaucoup de délicatesse, le système du transfert thérapeute/patient, qui est courant, semble-t-il.
Suis-je de nouveau victime de la chose ?
Il faut que je me reprenne !
Pour commencer, je continuerai de le vouvoyer, et surtout ne pas laisser de place à mes sentiments…
Sinon je me suis fait une amie, Émilie, une nouvelle entrante, amputée des deux jambes, tout comme moi. Elle n’a pas trop le moral. Je crois qu’elle vit avec la souffrance d’avoir commis un acte suicidaire.

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Lundi 23 aôut 2010

Je m’interroge…
Pourquoi ai-je eu cette exigence ce matin ?
Ma demande a été spontanée, car je ne m’attendais pas à l’éventualité proposée, rien n’était prémédité.
Je n’avais pas de raisons objectives de refuser le concours de Catherine ? Je n’ai rien à lui reprocher sur le plan professionnel. Au contraire c’est une excellente kiné. Certes, elle ne met pas toujours la manière pour corriger ou reprendre mes postures, mais n’est-ce pas grâce à cette inflexibilité que j’ai réalisé tant de progrès ?
Je suis maintenant prête à me laisser aller à quelques confidences envers Thomas, tellement sa présence m’est agréable.
Et puis, je dois bien l’avouer ; il est tout de même bel homme. Mais cela n’a rien à voir !

Mercredi 15 septembre 2010

J’ai gaffé…
Une situation cocasse s’est produite à la piscine, je me suis retrouvée dans ses bras. C’était troublant… mais j’ai aussitôt réagi (peut-être trop vite !).
Je me suis promis de ne rien révéler de mon passé à Thomas. Pourtant aujourd’hui, j’ai fait une gaffe !
Je me sens tellement en confiance avec lui que, dans la conversation, j’ai parlé de Julien. Ensuite, j’ai bien dû expliquer que ce dernier était mon ex.
Pourquoi lui ai-je tout raconté ?
Me revient en mémoire, non sans un serrement au cœur et quelques larmes, ma dernière rentrée à l’ESC par une belle journée automnale. Après trois années sérieuses et appliquées, c’était pour moi et mes deux inséparables amies, Élodie et Lætitia, l’ultime ligne droite. Toutes les trois, nous occupions, à tour de rôle le rang de major de notre promotion.
Étudiantes studieuses, nous nous installions toujours dans les premières rangées des amphis ou des salles de cours. À la surprise générale, ce matin‑là, Julien était venu nous rejoindre. D’habitude il cherchait de préférence les sièges du fond afin d’y retrouver celles et ceux qui n’étaient pas les plus attentifs.
Nous savions que le jeune homme avait rêvé d’une carrière d’entraineur sportif pour laquelle il semblait détenir toutes les dispositions. Excellent joueur de tennis, classé seconde série, il avait envisagé de faire de sa passion son gagne-pain. C’était sans compter avec ses parents qui n’avaient vu d’issues possibles pour un avenir professionnel qu’avec un solide bagage scolaire.
D’emblée, il nous avait interpellées en prenant place à nos côtés, mais toutes les trois nous lui avions renvoyé un sourire si peu encourageant qu’il n’avait pas insisté.
Mais oublions cet épisode…
Sinon, je me déplace avec mes deux prothèses sans trop de difficultés. Que de progrès accomplis depuis mon arrivée ; grâce à Thomas ?
Aujourd’hui je reprends mon journal, en effet, la fin du séjour s’annonce. J’ai rencontré l’équipe médicale ce matin, ma sortie est programmée pour le samedi 23 octobre.
Je n’arrive pas à me réjouir de cette nouvelle.
Pourtant, la joie de revoir mes parents aurait dû m’envahir.
Le psy m’a dit que ce retour serait le début d’une nouvelle vie. J’ai plutôt l’impression que c’est la fin de quelque chose…
Je ne veux pas montrer à Thomas que mon départ m’angoisse. La reprise d’une existence « normale » m’effraie un peu. Ici, je suis bien, tout le monde est aux petits soins avec moi, c’est rassurant. Je suis dans un cocon protecteur que, bien sûr, je vais retrouver chez moi, mais ce ne sera pas pareil. Thomas, Céline et même Catherine ne seront plus à mes côtés. Ils me manqueront !

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Samedi 23 octobre 2010

Le voyage retour…
Voilà trois fois que je relis la même page de mon livre !
J’ai trop de choses dans la tête pour m’y intéresser. J’ai le cœur gros. Je revis la séparation d’avec toute l’équipe.
Je repense, non sans une étrange nostalgie, aux quatre mois passés au Centre. La présence réconfortante et bienveillante, chaque jour, de tous les soignants à mes côtés me fait déjà défaut.
La grande complicité qui s’est installée entre Émilie et moi me manque. Va-t-on s’écrire comme nous nous le sommes promis ?
J’ai tout le trajet pour mettre de l’ordre dans les idées qui me submergent. Je vais tout noter sur mon journal, j’y verrai peut-être plus clair ensuite.
Me voilà dans le TGV pour Tours et je referme ce journal, je dois me préparer pour que mes parents me trouvent dans la meilleure forme possible.

Jeudi 28 octobre 2010

Thomas m’a écrit…
Je suis revenue à Tours. Papa voulait venir me chercher à Paris, mais j’ai pris le parti de leur prouver que je peux maintenant me débrouiller sans aucune assistance. J’ai expédié mes bagages et mon fauteuil roulant par colis SNCF. Ils me seront bientôt livrés à domicile et j’ai ainsi pu voyager léger.
C’est Thomas qui s’est occupé de mes réservations, et comme il supposait que je serais seule pour le changement à Paris, il a tout organisé avec le service de soutien aux handicapés prévu dans les transports. Des agents de la SNCF m’ont attendue à la descente du train pour me conduire jusqu’au taxi. Thomas devait pressentir que j’aurais quand même besoin d’aide et que le voyage, assise sans bouger, serait fatigant. À Montparnasse c’était pareil. J’ai été tentée de refuser, pourtant je dois reconnaître qu’après un cocooning de plusieurs mois, c’était bienvenu.
Encore une attention à porter à son crédit. Cela fait-il vraiment partie de ses attributions ? J’en doute. Même si les équipes sont très sympas, leur rôle s’arrête aux portes de l’établissement, je le sais par expérience.
J’ai répondu brièvement à la lettre de Thomas.
Je n’ai pas voulu lui occasionner de la peine, mais je lui ai laissé entendre que je ne retournerai sûrement pas à Chambéry au début de l’année prochaine.
Il faut qu’il m’oublie… et moi aussi !
J’ai reçu des nouvelles d’Émilie « Mon amie de souffrances » comme je la surnommais au centre. Nous étions très proches l’une de l’autre, car elle a sensiblement le même âge que moi et surtout son histoire est étrangement ressemblante à la mienne. Sa vie s’est arrêtée après son accident. Comme moi, après avoir touché le fond d’une grave dépression qui l’a conduite à un acte suicidaire, elle a cherché le sens spirituel de son existence.
Au cours de nos nombreuses discussions en tête à tête nous nous sommes interrogées : Pourquoi avons-nous survécu à un passage sous le TGV pour elle, sous un bus pour moi ?
Dans son courrier elle me précise combien, pour elle aussi, le retour a été difficile. C’est vrai qu’elle a un mari et deux enfants, et que ceux-ci, pendant son absence, ont organisé leurs vies sans elle. Ils avaient leur propre mode de fonctionnement. Lors de notre séparation à mon départ du Centre, elle m’avait avoué avoir l’intention de mettre la barre très haute lorsqu’elle rentrerait chez elle. Elle voulait être une mère, une maîtresse de maison irréprochable ! La gageure !
Alors, dès les premiers jours, elle avait fait en sorte que son intérieur soit aussi bien tenu qu’avant qu’elle ne soit amputée de ses deux jambes. Le ménage lui a pris à la fois son temps, mais plus encore son énergie !
La pauvre, je sens que son moral est en baisse… je vais lui répondre de suite.

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Jeudi 30 décembre 2010

Il y a maintenant deux mois que je n’ai pas ouvert ce journal.
À la maison, cela n’a pas été pas tous les jours facile avec mes parents, surtout maman… L’autre jour je me suis « accrochée » avec elle.
Je tenais absolument à effectuer le ménage de ma chambre, or comme je ne pouvais pas passer l’aspirateur en restant debout., je me suis assise pour le faire. J’aspirais la zone qui couvrait cent quatre-vingts degrés sur l’avant de la chaise, puis je la déplaçais et recommençais, et ainsi de suite. Maman m’a vu et me l’a reproché. Contrariée, j’ai beaucoup pleuré une fois seule dans la maison., surtout de douleurs
Je viens de le relire et à la fin de cette lecture un étrange sentiment m’anime. Je parle tout le temps de Thomas !
Je croyais l’avoir oublié, cependant son image est toujours bien présente !
Je m’empresse de lui adresser un petit mot pour lui annoncer ma prochaine venue. J’espère qu’il m’accueillera avec plaisir !
Sinon, depuis ma sortie du centre du Val Fleuri et de mon retour à la vie ordinaire, les regards « extérieurs » sur mes « jambes » me pèsent et me meurtrissent.
Je me dis que ces jambes sont moches et que tout le monde les voit. Alors ces coups d’œil rapides, indiscrets, me font du mal et blessent bien plus encore mon entourage familial proche.
J’ai décidé, oui c’est vraiment de l’ordre de la volonté, que je ne remarquerais plus les regards insistants, maladroits, qui me renvoyaient à ma TS. Ce n’est pas tant le fait d’être amputée qui me gêne, mais la cause de mon amputation. C’est fou, je sais, mais c’était ainsi. La honte peut ronger une existence.
Tiens, je m’aperçois que j’ai écrit TS !… Je ne suis toujours pas libre de mon passé.
Aujourd’hui, j’ai fait les courses au supermarché avec maman. Ce fut pour moi un vrai chemin de croix ! Rester longtemps debout m’a été très pénible, très douloureux. Je me suis assise partout où cela était possible dans le magasin, le temps de récupérer un peu. J’ai tenu absolument à aider maman à porter les sacs dans le coffre de la voiture, puis du véhicule jusqu’à la maison, pour enfin ranger nos achats… Quel calvaire ! Pourtant quoi de plus simple ! Quoi de plus fatigant après avoir tant parcouru les allées du centre commercial.
Cependant je sais qu’il faut marcher, marcher et marcher… pour m’aguerrir, entretenir et développer ces muscles si nécessaires à la marche.
Toutes ces douleurs s’estomperont après une bonne nuit de repos (enfin je l’espère).
J’ai reçu une lettre d’Émilie qui me donne des nouvelles du Val Fleuri.
Je suis très attachée à nos échanges de courrier. Je conserve ces missives comme une trace, la photographie d’une période de ma vie et de la sienne. Nous avons traversé toutes deux des moments difficiles moralement, et physiquement.

Dimanche 13 février 2011

Une merveilleuse journée…
Pour la première fois, Thomas m’a parlé de lui. C’est vrai que je n’en connaissais pas grand-chose. Même pas où il a passé son enfance ! Enfin pas de manière précise.
J’ai appris que c’est dans une immense bergerie à la montagne dans les environs de Saint-Gervais.
Son père était un guide réputé qui effectuait les grandes courses de haute montagne jusqu’à un accident qui l’a forcé à rester au bureau des accompagnateurs pour un travail administratif, car il ne pouvait plus réaliser de longues sorties.
C’est de là que vient la vocation de Thomas. Soulager et aider ceux qui souffrent.
En fait, j’ignore quelles sont les séquelles de son père. Il ne me l’a pas dit. Il faut avouer que je ne lui ai pas posé la question non plus, même si cela m’a démangé après la lecture de l’article du Dauphiné.
Moi qui n’aime guère les confidences, je ne pouvais quand même pas lui en demander à lui !
Il adore la nature et se passionne pour la photographie des animaux dans leur milieu naturel.
J’ai pu constater qu’il demeurait proche du monde écologique. Il m’a précisé ne pas être un militant, mais plutôt un sympathisant. Cependant, lorsqu’il m’a expliqué le gavage des oies, la chasse à la palombe ou bien la corrida, j’ai compris qu’il devenait un partisan inconditionnel de la lutte contre ces pratiques. Ce n’est pas pour me déplaire !
Petit, il accompagnait la transhumance et laissait les anciens lui apprendre la faune et la flore sauvages. Il a souhaité être guide, mais sa mère l’en a dissuadé.
Voilà, c’est tout ce que je sais ! Mais je ne connais personne…

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Samedi 19 février 2011

Le trajet retour a été interminable. Le cafard ne m’a pas quittée.
C’est évident, l’absence de Thomas me coûte, on est si bien ensemble, on partage les mêmes choses, jamais il n’y a eu entre nous l’ombre du moindre désaccord.
Cependant ce manque est-il réciproque ?
Bon, ça m’avance bien de l’admettre maintenant que je suis partie !
Peut-être a-t-il déjà une petite amie dont il ne m’a jamais parlé !
Au fond, qu’est-ce que je connais de Thomas ? À part qu’il participe, de temps à autre, à des séjours volontaires chez les chasseurs alpins de Barby. Et ça, je l’ai appris par la bande ! C’est un de ses collègues du Centre qui en parle tout le temps pour vanter les prouesses de Thomas, comme si elles rejaillissaient sur lui. Thomas, lui, s’en défend affirmant que « lorsqu’on est élevé en montagne, c’est simplement une seconde nature, pas de quoi en faire tout un plat ».
Ce que j’aime en lui ? Sa sérénité, son calme, sa modestie, son écoute… tout le contraire de Julien !
Pourquoi faut-il que je cherche encore à effectuer des parallèles ?
La peur reste présente. Je ne veux plus ressentir le mal. Ni au corps ni à l’âme !
Il a promis de m’écrire…
Une note optimiste quand même :
Voilà, j’ai enfin mon appareillage sur mesure. Quel confort !
Je ne sais pas comment l’exprimer. J’ai des jambes !

Samedi 11 juin 2011

Ils sont venus !
Pour l’occasion, je me suis acheté un beau pantalon de velours ras. Certes, je l’ai choisi un peu large c’est plus pratique pour que mes prothèses passent et puis cela me permet de me déchausser en extérieur sans avoir à « baisser mon pantalon » !
Céline et Thomas ont débarqué à la maison hier midi. Quelle joie de les retrouver !
Malheureusement, ils ne vont rester que quelques jours.
Dès les premiers instants, j’ai pu me rendre compte qu’ils ne m’avaient pas oubliée.
Nous avons fait une petite visite de la ville tous les trois comme de vieux complices. J’ai demandé des nouvelles des autres membres de l’équipe médicale, en particulier Catherine. Au fond je garde un bon souvenir d’elle, je lui dois aussi beaucoup.
J’ai appris qu’elle avait proposé de remplacer Thomas pour ces quelques jours, je ne suis pas surprise. J’aurais bien aimé la revoir, mais la venue de Céline et de Thomas me comble.
Demain le week-end continue…

Lundi 13 juin 2011 (21 heures)

Ils sont repartis !
C’est avec peine que j’ai raccompagné Céline et Thomas à la gare. Cette fois-ci, je ne suis pas près de les revoir. Pourtant, hier soir, Thomas a précisé à mon père qu’il reviendrait !
Je ne sais pas s’il a dit cela pour lui faire plaisir. En ce qui me concerne, cette nouvelle séparation me peine déjà.
Je dois absolument me ressaisir. S’il revient en août (presque deux mois à attendre !), il faut qu’il me trouve en pleine forme.
J’espère que je ne me fais pas d’illusions… ! J’ai peur de me faire un film, je suis cruche, je remets tout en doute.
Non, certainement pas, le massage, la veille au soir de son départ, m’a troublé.
Après, j’ai eu du mal à trouver le sommeil. J’ai revu mon dernier séjour à Chambéry et je me suis souvenu que j’avais surpris les réflexions de ses collègues qui le taquinaient sur son » assiduité » à mon égard, s’il fréquentait une copine je l’aurais su. Ça papotait fort dans l’établissement. C’est vrai qu’il n’y a rien d’autre à faire en dehors des soins !…

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Vendredi 1 juillet 2011

Cela fait maintenant une bonne quinzaine que Céline et Thomas sont partis.
J’ai repris mon emploi et, avec papa, j’ai déniché un studio qui me plaît bien. Nous sommes en train de le faire équiper. Dès les travaux terminés, j’emménage.
Pas de doute, avec Thomas, une attirance mutuelle existe, mais je ne dois pas l’encourager dans cette voie.
Et puis je ne pourrais jamais lui apporter tout le bonheur que peut souhaiter un homme. Cependant, c’est plus fort que moi, tous les matins je guette le courrier.
Je lui laisse l’initiative de reprendre contact.
En fine mouche qu’elle est, maman a compris que je suis dans l’attente de ses nouvelles.
Je n’ose pas en parler avec elle. Je ne veux pas entendre des réflexions du genre : « tu ne crois pas qu’il est trop jeune pour toi ? » ou « Dans sa profession, il doit en voir passer des filles ! » comme elle me l’avait dit au sujet de mon premier prothésiste.
Je me pose déjà suffisamment de questions, ce n’est pas la peine qu’elle en rajoute.
Loin des yeux, loin du cœur, Thomas va en trouver une autre et ce sera ma faute, il n’en manque pas des filles avec leurs deux jambes dans les stations de montagne. L’été, elles marchent, l’hiver, elles font du ski.
Voilà que je parle comme ma mère, à présent. J’adore ma mère, toutefois elle se montre un peu inquisitrice et cela m’a souvent agacée. Mon psy assure que l’on a le droit de garder un jardin secret et de ne pas tout étaler au grand jour. Et puis je me souviens de sa réserve, du temps où je la » soûlais » avec Julien.
Je ne suis pas juste, elle demeure adorable et ne sait pas comment s’y prendre pour m’aider, mais, justement, elle a tendance à en faire trop.
Je m’interroge toujours : « pourquoi n’ai-je pas clarifié la situation avant son départ ? Je ne serais pas là à me poser tout un tas de questions ! »
Ses regards, ses gestes m’ont laissé imaginer qu’il aurait pu éprouver un sentiment amoureux à mon égard.
Mais peut-être suis-je pleine d’illusions !

Mercredi 3 août 2011

Depuis la fin du mois de juillet, j’ai emménagé dans mon studio. Une grande étape est franchie.
Thomas m’envoie des SMS plusieurs fois par jour.
Il me parle de lui, je lui réponds en parlant de moi. Jamais nous ne parlons de Nous !
Il m’a confirmé son arrivée la dernière semaine d’août. Mes parents, qui semblent se réjouir de sa venue, m’ont proposé de l’héberger.
Pour ma part, je réintégrerai ma chambre le temps de son séjour.
Plus que quelques jours à patienter.
Ce matin, il m’est arrivé une mésaventure assez cocasse… J’étais chez un commerçant du centre-ville, pour effectuer l’achat d’une ou deux nouvelles paires de souliers pour l’été, un choix toujours délicat, surtout en ce qui concerne la largeur et la hauteur du talon.
Une charmante vendeuse m’a aidée pour retirer mes anciennes chaussures et enfiler celles que j’avais retenues.
Fallait voir sa tête quand elle s’est rendu compte que j’avais de fausses jambes ! Mais le plus drôle fut lorsque j’ai fait quelques pas pour les essayer… La pauvre fille, oubliant mon état, m’a demandé, sans doute par habitude, si je n’étais pas trop serrée dedans et si mon gros orteil ne touchait pas au bout.
Lorsqu’elle s’est aperçue de sa bévue, elle est devenue écarlate !

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Vendredi 26 août 2011

Thomas est venu en Touraine pour quelques jours
Un bref retour à mes écrits…
Moi aussi, j’ai commencé à livrer des confidences à Thomas. Demain matin, je lui raconterai toute mon histoire. Pourvu qu’elle ne l’effraie pas, car il me l’a avoué, il a éprouvé un très fort sentiment à mon égard, dès les premiers jours de notre rencontre.
J’aurais voulu me blottir contre lui, mais je me l’interdis encore. Pourtant je n’ai pas résisté à un petit baiser…

Dimanche 28 août 2011

La confession…
J’ai raconté toute mon histoire à Thomas. Je ne lui ai rien caché.
Cela a été plus simple que je ne l’avais imaginé. Cette résurgence du passé n’a pas fait naître en moi des regrets, juste un peu d’amertume.
J’éprouve une telle sensation de bonheur et de plénitude qu’il me semble qu’enfin le destin me sourit.
Désormais, je savourerai la douceur de vivre à ses côtés.
Il faut que j’écrive tout de suite à Émilie, pour tout lui raconter.
Une anecdote amusante : Thomas parti, comme la chaleur était forte ce jour-là, je me suis rendue à la piscine. Allongée sur le dos, j’ai quitté mes prothèses de bains pour profiter d’un moment de détente au soleil. À proximité, une petite fille interrogea alors sa maman : « Pourquoi la dame n’a plus de jambes ? » Devant le silence de sa mère la petite insista en demandant si mes jambes allaient repousser ! Sans réponse, la fillette perplexe finit par conclure : « elle est quand même jolie la dame, sans ses vraies jambes »
Immobile depuis le début, je n’ai pas osé bouger de peur de laisser entrevoir les larmes qui m’étaient montées aux yeux.

Mercredi 30 Novembre 2011

Le bonheur total !
Ça y est ! Je suis à Chambéry !
L’emménagement et les retrouvailles avec Thomas m’ont tellement accaparée, que je n’ai pas trouvé le temps d’écrire, mais là il faut que j’exprime ma joie, je ne peux plus me retenir. J’explose !
Thomas et moi avons eu notre première nuit d’amour !
J’étais fatiguée par toute cette installation, les démarches à effectuer, cette ville à découvrir par moi-même. En plus, mes lombaires me faisaient souffrir.
Thomas l’a senti et a proposé de me masser. Pas évident dans mon studio !
Le clic-clac demeure fort incommode, la table ronde n’est pas adaptée, il ne nous restait que le tapis.
Il s’est agenouillé au-dessus de moi et a commencé par s’occuper de mon dos, puis il m’a délicatement retiré mes prothèses pour décontracter les muscles de mes cuisses, alors son massage est devenu caresses, dans lesquelles je me suis abandonnée…
Je n’ai pas trouvé le temps de me poser des questions, mon corps parlait pour moi. J’ai redécouvert le goût du désir…
Il a passé la nuit auprès de moi. Que du bonheur.

Lundi 5 décembre 2011

Début de mon stage…
Aujourd’hui j’ai rencontré ceux qui vont partager cette grande aventure en ma compagnie.
Honneur aux femmes, donc Valérie, accident de moto, une vraie battante. Elle m’a fait penser à Émilie. Il y a longtemps qu’elle ne m’a pas écrit. Ma dernière lettre annonçant mon bonheur est restée sans réponse. Je n’ose pas lui téléphoner.
Jean, le doyen diabétique, qui rit de tout et surtout de lui. Et enfin Jérôme, accident du travail, qui s’estime en survie et veut en profiter au maximum.
Et moi…
Moi, je plane sur mon petit nuage !
Seule ombre au tableau, je n’aurai plus Thomas comme kiné au centre. Il suit un nouveau patient et se doit d’être tout à lui. Mais, peu importe, je sais que je dispose d’un masseur à domicile lorsque je le désire.
Demain, rendez-vous à 13 h afin de gagner la station.
Nous allons assister à une démonstration « handi-sky » (je ne suis pas certaine que ça soit correct, mais si ce n’est pas le cas, je l’invente)
Pour notre coach, nous sommes des skieurs, c’est tout. D’ailleurs, il nous reprend à chaque fois que nous employons le mot  » prothèse « . Il ne nous parle que de nos jambes, nos pieds, nos chevilles ou nos genoux.
La démonstration a été tout simplement fabuleuse !
Tout a commencé sous forme de jeu. Il fallait reconnaître parmi un groupe de skieurs ceux qui étaient appareillés. Nous avons tous eu faux ! Impossible de les repérer ! Puis est arrivé un bolide sur un siège avec un  » mono ski  » qui les a tous doublés avec maestria avant de venir s’arrêter face à nous. Nous étions tous baba !
Une discussion animée s’est engagée entre nous et nos virtuoses homologues.
Moi je désire skier debout et, youpi dans mon cas, c’est le plus approprié, paraît-il.
Valérie préfère un ski board, elle pratiquait du skate avant son accident.
Jean, lui, est plus modeste, il dit ne pas viser les pistes noires ni même rouges. Pouvoir être comme tout le monde lui suffit amplement. Tout comme moi il s’adonne au ski depuis son enfance, mais, en ce qui le concerne, cela reste un loisir, il n’a pas l’esprit de compétition. Toutefois, on sent que c’est un homme pugnace. Il ne se met pas la barre trop haute, afin d’être assuré d’y arriver.
Quant à Jérôme, il utilisera une coque fixée sur un châssis articulé, lui-même monté sur un ski.
Je suis aux anges, pourtant, de temps en temps, il me faut bien remettre les pieds sur terre (puisque j’ai retrouvé des pieds !)
Le but de ce stage demeure de nous démontrer que rien ne nous est inaccessible si nous nous en donnons la peine. Cependant il est préférable d’investir dans un appareillage sur mesure pour mettre toutes les chances de notre côté. Les petits réglages et adaptations peuvent nous permettre de glisser, mais pas vraiment de skier comme le jour de la démonstration. Et cet équipement coûte cher ! Je n’ai aucun revenu si ce n’est ma pension de personne handicapée. C’est beau de nous faire rêver, on en a tous besoin, pourtant parfois je me pose des questions.
Heureusement Thomas est là et je peux compter sur lui pour relancer mon optimisme. Il reste attentif, encourageant, tendre…, cependant, s’il est toujours mon masseur favori, je ne le regarde plus comme mon thérapeute. Il n’est plus ma béquille, il est mon moteur ! Oh ! que je l’aime !

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Noël 2011

Reprise de l’écriture. Le père et la mère de Thomas sont venus rejoindre pour les fêtes mes parents, arrivés quelques jours plus tôt. Ces derniers ont découvert notre nouvel appartement, n’ayant pas pu se rendre disponibles pour le déménagement. J’ai également invité Jean qui était tout seul. Nous avons passé une très agréable soirée. Ma famille et celle de Thomas se sont réunies pour m’offrir 1) mon appareillage 2) une voiture adaptée pour la conduite avec les cours de prise en main. Ainsi, je pourrai être totalement indépendante pour mes déplacements, alors, dès le début de l’année, je me mets en chasse pour me trouver un job. Je suis contente de la venue de mes parents. Maman m’a complimentée, elle m’a fait pleurer lorsqu’elle m’a déclaré qu’elle était fière de moi. Papa n’a rien dit, mais j’ai cru déceler de l’admiration dans son regard. Le père et la mère de Thomas m’ont acceptée dès le début. Ce sont de braves gens, simples, très chaleureux. J’apprécie beaucoup la sœur de Thomas, j’ai le sentiment que c’est réciproque. Cet entourage familial m’apporte beaucoup. Je bosse tous les matins au Centre puis l’après‑midi, je prends le chemin de l’entraînement. C’est épuisant, cependant, quelle satisfaction ! J’en récolte les fruits aujourd’hui. Le prothésiste qui m’assiste est génial. Jamais il ne prononce le mot prothèse ou appareillage comme les autres docteurs. Pour lui se sont mes jambes, même pas mes nouvelles jambes, non, ce sont simplement MES JAMBES. Je remarque que Thomas adopte aussi cette attitude, il ne me dit plus : plie les genoux, mais : plie les jambes… Et c’est pareil pour moi ; je n’ai plus mal à mes restes de membres coupés, mais je ressens des courbatures aux jambes. Quelle évolution, j’ai de nouveau des jambes ! Ça y est, j’ai décroché un job ! Le stage que j’ai suivi a eu du retentissement à Chambéry et nous avons été reçus à la mairie pour une remise de médaille de la ville avec vin d’honneur et discours. J’y ai rencontré le maire et lui ai fait part de ma recherche de travail, puisque j’ai l’intention de rester définitivement ici. Il m’a demandé de déposer un dossier et assuré qu’il verrait ce qu’il pourrait faire. Je n’y croyais pas trop. Mais si ! Mes études et mon expérience passées l’ont intéressé. Il me propose de réaliser une étude de marché sur les infrastructures du domaine skiable pour une adaptation aux personnes handicapées (tous les handicaps, bien sûr !) C’est formidable, un boulot en conformité avec mes compétences ! C’est inespéré et, qui plus est, bien payé. J’en ai déjà parlé avec notre coach et il m’a dit qu’il pourrait m’aider et me mettre en relation avec des structures qui ont été adaptées auparavant. De plus, je ne serai pas astreinte à des horaires, je travaillerai chez moi ! Il me faudra simplement planifier nos réunions. J’ai appelé papa et maman. Ils sont ravis. En plus, ma tête fourmille d’idées. Maintenant, Thomas est obligé de me freiner, il a peur que je me fatigue trop. Ce matin par hasard, j’ai retrouvé les lettres d’Émilie, dans une grande boite en métal. Nous sommes restées en relation épistolaire, certes de moins en moins soutenue, et bien que la vie nous ait éloignés l’une de l’autre nous n’avons jamais oublié nos anniversaires. J’ai envie de les relire et pourtant j’hésite encore… peut‑être les rendrais-je un jour à « mon amie de souffrances » si elle le souhaite ?

© 2014- Barré J-Pierre

À suivre vendredi 29 mai

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